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mardi 18 août 2009
mardi 11 août 2009
Retour sur les Rencontres d'Arles
A une semaine de mon départ pour New York, je souhaite revenir sur les Rencontres d'Arles, auxquelles je me suis rendu il y a une dizaine de jours. Après y avoir vu une quarantaine d'expositions pendant quatre jours, j'étais un peu dépité et le doute m'a envahi quant au désir de faire de la photo. Je me suis demandé si un tel désir n'était pas illégitime, je me suis dit que jamais je n'arriverai à atteindre une telle singularité dans le regard, une telle maîtrise dans le traitement d'un sujet, etc... Puis doucement j'ai recommencé à faire des photos, et à nouveau j'explore tout cela avec beaucoup d'excitation et de bonheur. La photographie c'est une pratique, un langage, un art, n'ayons pas peur du mot, bref un ensemble encore complexe mais qui m'est chaque jour plus proche et plus essentiel.
Je pourrais citer une phrase trouvée il y a quelques mois sur le site du collectif "Tendance Floue": "chercher une image ce n'est pas une fin, c'est là que tout commence".
Ci-dessous vous trouverez un éventail de ce qui a retenu mon attention lors de ces Rencontres. Pour ceux qui passeraient par Arles avant la rentrée, ça ne se termine que le 13 septembre.
Pour la plupart des photographes mentionnés, vous trouverez un lien vers leurs sites, dans la rubrique "Liens photos" de ce blog.
* * *
J'ai pris cette photo avec mon téléphone, c'est un cliché qui date des années 1840, un américain condamné à mort quelques heures avant la pendaison. Une des images marquantes de l'exposition Delpire et Cie, retraçant le parcours de l'éditeur.
Au cours de cette exposition j'ai découvert qu'il existait bien LA première photo; elle date de 1826, elle fut prise par Nicéphore Nièpce, trois ans avant qu'il ne s'associe avec Daguerre.

* * *

Le lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith - 7 août 1930, Indiana
Expo "Without Sanctuary", présenté par James Allen
Propriété du Center for Civil and Human Rights, Atlanta, cette exposition est une collection de photographies datant de 1865, date de l'abolition de l'esclavage, juqu'aux années soixante. Des photos prises lors de lynchages publics d'hommes et de femmes afro-américains, éditées à l'époque en carte postales, telles des trophées de chasse. Un témoignage tragique qui relate le chemin parcouru avec l'élection d'Obama.
* * *

Rimaldas Viksraikis - Rêves de ferme, 2001
Ce photographe lituanien est le lauréat du prix Découverte 2009. Parmi tous les photographes en lice, c'était bien celui dont l'univers était le plus marqué et le plus singulier. Pas d'effets mais "des images légèrement folles et délicieusement surréalistes" selon Martin Parr.
* * *


Eugene Richards - The Blue Room, 2006-2007
C'est peut-être le photographe que j'ai le plus aimé. Cette série, The Blue Room, se concentre sur des fermes abandonnées de l'ouest américain. J'aime tout particulièrement la photo des chevaux: la fissure du pare-brise vient marquer la présence et le regard du photographe. Curieusement, je me sens ainsi en empathie avec son regard et cela donne une réalité plus grande aux chevaux. En même temps cela ajoute une distance, puisque ces chevaux sont comme hors de portée, de l'autre côté du verre, figés dans le mythe de l'ouest américain auquel ils renvoient.
* * *

Duane Michals - A chance meeting, 1970
Une autre découverte pour moi lors des Rencontres. Duane Michals est célèbre pour ses séquences photographiques. Ce principe, que je pourrais qualifier de photographie narrative, m'inspire beaucoup. La série de clichés que je publie est normalement présentée à l'horizontal, il faut la lire ici de gauche à droite et de haut en bas. Ce qui me touche c'est qu'avec la dernière photo de la séquence, nous passons du point de vue du photographe à celui de l'un des deux personnages.
Duane Michals mélange souvent des textes à ses photos. En voici l'un d'eux: "How foolish of me to have believed that it would be that easy. I had confused the appearances of trees, and automobile and people with reality itself and believed a photograph of these appearances to be a photograph of it. It is a melancholy truth that I will never be able to photograph it, and can only fail. I am a reflection photographing other reflections within a reflection. To photograph reality is to photograph nothing."
Il n'y a pas de site consacré spécifiquement à Duane Michals mais on peut aller sur celui de la galerie Pace MacGill qui le représente à New York.
* * *

Wilhem Von Gloeden
Nan Goldin était cette année à l'honneur des Rencontres. Elle présentait deux diaporamas, dont "Ballad of sexual dependancy" que j'avais vu en décembre dernier au Moma à New York. Elle exposait aussi une partie de sa collection de photographies, dont un cliché de Won Gloeden (1856-1931).
Elle avait aussi invité de nombreux photographes dont, ci-dessous, David Armstrong.

David Armstrong, détail de son expo pris avec le téléphone
Ici, au delà des poses un peu trop artificielles de tous ces jeunes hommes photographiés par Armstrong, j'ai été touché par son jeu d'ombres et de lumières, donnant aux corps une présence charnelle et une sensualité extraordinaires.
* * *

Jean-Christian Bourcart - Camden, New Jersey
Un superbe travail, proche du photo reportage, sur la pauvreté ordinaire et la violence qu'elle peut engendrer.
* * *

Michael Ackerman - Half Life
* * *

Adrien Missika - Space Between
Ce français de 28 ans faisait partie des photographes concourant au prix Découverte 2009. Son exposition était présenté par un certain Michel Nuridsany. Voici quelques extraits:
"La photographie ne m’intéresse pas. Pas plus que les tubes de couleur, la terre cuite ou le marbre qui sert à faire les statues. Ce qui me plaît, m’amuse, m’étonne, me passionne, c’est l’art. Qu’il jaillisse et s’étende à travers la photo, la peinture, l’aquarelle, les détruisant ou les magnifiant, profondément, m’indiffère.
(...) j’ai choisi de montrer ici Adrien Missika pour le trouble qu’il apporte, pour l’espèce de principe d’incertitude qu’il met en œuvre dans des images de paysages dont on ne parvient pas à déceler si elle sont fabriquées ou prises sur le vif, et cela ni à première vue ni après, quand on a décidé ou découvert ce qu’il en était.
Goethe dit: «Le sujet, tout le monde le voit; le fond n’apparaît qu’à ceux qui sont concernés; quant à la forme c’est un mystère pour presque tous»."
* * *

Olivier Metzger - Night Shots
* * *
Je pourrais citer une phrase trouvée il y a quelques mois sur le site du collectif "Tendance Floue": "chercher une image ce n'est pas une fin, c'est là que tout commence".
Ci-dessous vous trouverez un éventail de ce qui a retenu mon attention lors de ces Rencontres. Pour ceux qui passeraient par Arles avant la rentrée, ça ne se termine que le 13 septembre.
Pour la plupart des photographes mentionnés, vous trouverez un lien vers leurs sites, dans la rubrique "Liens photos" de ce blog.
Au cours de cette exposition j'ai découvert qu'il existait bien LA première photo; elle date de 1826, elle fut prise par Nicéphore Nièpce, trois ans avant qu'il ne s'associe avec Daguerre.


Expo "Without Sanctuary", présenté par James Allen
Propriété du Center for Civil and Human Rights, Atlanta, cette exposition est une collection de photographies datant de 1865, date de l'abolition de l'esclavage, juqu'aux années soixante. Des photos prises lors de lynchages publics d'hommes et de femmes afro-américains, éditées à l'époque en carte postales, telles des trophées de chasse. Un témoignage tragique qui relate le chemin parcouru avec l'élection d'Obama.

Ce photographe lituanien est le lauréat du prix Découverte 2009. Parmi tous les photographes en lice, c'était bien celui dont l'univers était le plus marqué et le plus singulier. Pas d'effets mais "des images légèrement folles et délicieusement surréalistes" selon Martin Parr.


C'est peut-être le photographe que j'ai le plus aimé. Cette série, The Blue Room, se concentre sur des fermes abandonnées de l'ouest américain. J'aime tout particulièrement la photo des chevaux: la fissure du pare-brise vient marquer la présence et le regard du photographe. Curieusement, je me sens ainsi en empathie avec son regard et cela donne une réalité plus grande aux chevaux. En même temps cela ajoute une distance, puisque ces chevaux sont comme hors de portée, de l'autre côté du verre, figés dans le mythe de l'ouest américain auquel ils renvoient.

Une autre découverte pour moi lors des Rencontres. Duane Michals est célèbre pour ses séquences photographiques. Ce principe, que je pourrais qualifier de photographie narrative, m'inspire beaucoup. La série de clichés que je publie est normalement présentée à l'horizontal, il faut la lire ici de gauche à droite et de haut en bas. Ce qui me touche c'est qu'avec la dernière photo de la séquence, nous passons du point de vue du photographe à celui de l'un des deux personnages.
Duane Michals mélange souvent des textes à ses photos. En voici l'un d'eux: "How foolish of me to have believed that it would be that easy. I had confused the appearances of trees, and automobile and people with reality itself and believed a photograph of these appearances to be a photograph of it. It is a melancholy truth that I will never be able to photograph it, and can only fail. I am a reflection photographing other reflections within a reflection. To photograph reality is to photograph nothing."
Il n'y a pas de site consacré spécifiquement à Duane Michals mais on peut aller sur celui de la galerie Pace MacGill qui le représente à New York.

Nan Goldin était cette année à l'honneur des Rencontres. Elle présentait deux diaporamas, dont "Ballad of sexual dependancy" que j'avais vu en décembre dernier au Moma à New York. Elle exposait aussi une partie de sa collection de photographies, dont un cliché de Won Gloeden (1856-1931).
Elle avait aussi invité de nombreux photographes dont, ci-dessous, David Armstrong.
Ici, au delà des poses un peu trop artificielles de tous ces jeunes hommes photographiés par Armstrong, j'ai été touché par son jeu d'ombres et de lumières, donnant aux corps une présence charnelle et une sensualité extraordinaires.

Un superbe travail, proche du photo reportage, sur la pauvreté ordinaire et la violence qu'elle peut engendrer.


Ce français de 28 ans faisait partie des photographes concourant au prix Découverte 2009. Son exposition était présenté par un certain Michel Nuridsany. Voici quelques extraits:
"La photographie ne m’intéresse pas. Pas plus que les tubes de couleur, la terre cuite ou le marbre qui sert à faire les statues. Ce qui me plaît, m’amuse, m’étonne, me passionne, c’est l’art. Qu’il jaillisse et s’étende à travers la photo, la peinture, l’aquarelle, les détruisant ou les magnifiant, profondément, m’indiffère.
(...) j’ai choisi de montrer ici Adrien Missika pour le trouble qu’il apporte, pour l’espèce de principe d’incertitude qu’il met en œuvre dans des images de paysages dont on ne parvient pas à déceler si elle sont fabriquées ou prises sur le vif, et cela ni à première vue ni après, quand on a décidé ou découvert ce qu’il en était.
Goethe dit: «Le sujet, tout le monde le voit; le fond n’apparaît qu’à ceux qui sont concernés; quant à la forme c’est un mystère pour presque tous»."

lundi 10 août 2009
dimanche 9 août 2009
vendredi 7 août 2009
jeudi 6 août 2009
mardi 4 août 2009
mardi 28 juillet 2009
Pour la route
Et c'est aussi pour les trois lascars en voyage dans les pays de l'Est, ils se reconnaîtront.
dimanche 26 juillet 2009
jeudi 23 juillet 2009
News
lundi 20 juillet 2009
Une semaine avec Dennis Adams
Voici dix jours j’ai terminé, épuisé, «Section de recherches». Je travaillais sur la série depuis six mois pour mettre un maximum de côté, en vue de mon projet d’installation à New York.
Grâce à Joan, un de mes assistants sur les tournages, dès le lendemain j’ai eu l’occasion de faire une rencontre déterminante et de m’engager sur un projet hors du commun, à des années lumière d’une série policière pour TF1.
La ville de Bordeaux vient de lancer un évènement de taille, une biennale de création urbaine, Evento, dont la première édition a lieu cet automne. Selon le site "Bordeaux Info", la manifestation s’inscrit principalement dans l’espace public et se fonde sur l’idée de mobilité urbaine et de rencontre entre les communautés locales et les artistes invités.
L’un des artistes participant à Evento est Dennis Adams. Il y a quelques jours Joan est contacté par la biennale, il dirige une petite structure de production à Bordeaux et il doit assurer la production exécutive de "Spill", le film que prépare M. Adams; une oeuvre très originale, un mélange entre la performance de rue et le film expérimental. La diffusion aura lieu sur toute la durée d'Evento.
Joan me demande d'être l’assistant de Dennis pendant la semaine prévue pour la réalisation du film. Deux jours de repérages et trois jours de tournage doivent être organisés.
Dennis Adams est, selon ce que je trouve à ce moment-là sur Internet, «un artiste mondialement reconnu pour ses interventions dans l’espace public et des installations réalisées pour des musées, qui traitent des processus de la mémoire collective et du contrôle social dans la conception et l’utilisation de l’architecture et de l’espace urbain». Il est représenté par des galeries à travers le monde.
Il est aussi photographe, et il vit à New York.
Dimanche dernier je rencontre donc Dennis pour la première fois. Il a 60 ans, son apparence et son allure sont plutôt insolites, quasi intemporelles, j’ai l’impression qu’il sort lui même tout droit d’un film. Il est très chaleureux, drôle, accessible, et je sens qu’il tient à m’engager dans son projet; il n’a jamais fait de film auparavant, il pose toutes sortes de questions sur le dispositif technique, sur le montage, etc… Il sera toujours très attentif à l’avis de ses interlocuteurs pendant la réalisation de son film.
"Spill" met en scène Dennis dans les rues de Bordeaux, habillé d’un costume de lin blanc, avec chapeau blanc et chaussures blanches, marchant très lentement pour ne pas renverser le verre de vin rouge plein à ras bord qu’il tient à la main. Une caméra est accrochée à son corps, dirigée vers le sol elle filme en gros plan le verre de vin. Le cadre capte également sa lente marche, les différentes matières des sols, les pieds des passants. Une deuxième caméra est prévue pour des plans larges, une voix off viendra se faire l’écho du monologue intérieur du marcheur. Un marcheur largement documenté sur l’histoire contrastée de la ville. «Spill», ça veut dire à la fois renverser et divulguer.
Si j’ai voulu écrire au sujet de cette rencontre c’est aussi en raison de tout ce que m’a raconté Dennis sur sa vie. En quelques anecdotes il m’a fait part d’un parcours pour le moins singulier, et son trajet témoigne aussi d’une partie de l’histoire américaine.
Il est né en 1948 à Des Moines, dans l’Iowa. Ses parents viennent de s’installer à nouveau dans la région, après un séjour de quelques années à Chicago, où son père est devenu un gangster.
Dennis m’a très souvent parlé de son père, comme on parle d’un personnage de fiction; un homme qu’il n’a pas beaucoup vu, occupé par ses brigandages, les femmes et l’alcool. J’ai eu l’impression parfois que Dennis me parlait comme lui parlait sans doute son père, de façon bruyante, avec beaucoup d’excitation. L’homme devait être assez fascinant. Dennis avait 27 ans quand il est mort.
Dennis nous a notamment raconté à Joan et moi un épisode formidable. Un beau jour le père contacte son fils pour qu’il vienne à l’enterrement de sa cinquième femme. La cérémonie doit avoir lieu dans une petite ville de l’Iowa. Dennis ne se rappelle pas s’il y a un prêtre ou non dans l’église mais se souvient que le cadavre de la femme est extrait du cercueil, passé de bras en bras, pour être embrassé par tout le monde. Et c'est ensuite une course folle à travers l’Iowa. Dennis se voit confier une voiture alors qu’il ne sait pas conduire. Il doit suivre un cortège roulant à toute allure sur des routes poussiéreuses. Des bouteilles vides de whisky sont régulièrement larguées des voitures qui le précèdent, elles viennent s’écraser sur sa carrosserie, alors qu’il tente tant bien que mal de suivre cette petite troupe déchaînée. Tout le monde s’arrête devant un «diner» au bord de la route. Dennis doit passer derrière le bar pour servir la bande. La troupe repart ensuite, totalement ivre, cette fois Dennis n’arrive plus à suivre, et il retourne chez sa mère.
Je suis passé par l’Iowa en 2007 lors de ma traversée des Etats-Unis en voiture, et cette histoire résonne, avec les paysages que j'ai vu, avec de nombreux films aussi.
Quand Dennis est passé chez moi au cours de la semaine, il s’est figé devant l’affiche de «Bonnie and Clyde», accrochée dans le salon. Faye Dunaway, que j'avais rencontré sur le tournage de «Jeanne d’Arc», avait signé devant moi cette édition originale achetée des années auparavant. Devant l’image sous-verre, Dennis me raconte d’emblée que sa mère avait croisé Bonnie et Clyde, les vrais, elle habitait tout près de la station-service qu’ils utilisaient pour faire le plein.
Je n’en reviens toujours pas, que la fiction puisse ainsi se mélanger à la réalité.
A 19 ans, Dennis arrive à New York avec, me dit-il, 25 dollars en poche. Il dort pendant trois semaines dans une grosse boîte en carton, à Central Park. N’en pouvant plus, il finit par sonner chez un homme rencontré des mois plus tôt, en Iowa. L'homme avait remarqué ses talents d’artistes; depuis tout jeune Dennis dessine, peint, prend des photos, fabrique des choses. L’homme, apparemment fortuné, l’héberge pendant trois ans. Dennis fait notamment le coursier.
Son premier travail remarqué est la construction d’abris de bus temporaires, ils sont commandés et installés un peu partout à Manhattan. Il ne m’en a pas dit plus. Après c’est une autre histoire, le menant jusqu'à Bordeaux, pour ce projet, "Spill".
Une autre anecdote, plus récente.
Nous sommes en 1989, à Paris. Dennis participe à une manifestation culturelle à La Défense. L’entourage de Mitterrand l’informe que ce dernier souhaite le rencontrer. Un rendez-vous est pris, Dennis doit attendre dans un restaurant. Au bout d’une heure, on vient le voir pour lui annoncer "pour des raisons de sécurité, le rendez-vous est annulé", et on l’invite à profiter de la table. Dennis se met à manger et à boire. Mais finalement, le personnel de la présidence revient, et Dennis, un peu saoul, doit se rendre sur le champs dans un salon où le Président l’attend. Dennis se retrouve ainsi pendant vingt minutes seul avec Mitterrand. Les gardes du corps sont sortis, et il se rend compte qu’il n’a pas été fouillé. Il est en présence du Président de la France, et lui vient subitement à la conscience qu’il est en position de pouvoir l'assassiner. Il parle de cet évènement comme un moment ahurissant, où a surgit un fantasme, encore incompréhensible, dit-il, aujourd’hui.
Enfin, j’ai interrogé Dennis sur le 11 septembre, puisqu’il habite à Tribeca, un quartier de Manhattan situé juste au-dessus de celui de l’ancien World Trade Center. Il était dans son appartement au moment des impacts. Il retient deux images de ce jour si singulier.
La première, c’est la fin de l’après-midi, le silence règne, il y a encore énormément de fumée plus au sud, et des particules de cendres continuent de tomber. Il est sur une terrasse au-dessus de son immeuble. Il aperçoit tout à coup, et ça le pétrifie, un homme qui prend un bain de soleil sur une chaise longue, sur une terrasse voisine. L’homme tient un miroir sur son torse afin que les rayons du soleil se réfléchissent sur son visage.
Un peu plus tard, il descend dans la rue, totalement vide, presque tous les habitants ont quitté le quartier. Il se rend chez un épicier coréen pour acheter un peu à manger, car il a décidé avec sa femme de rester chez lui. Au détour d’une rue, il croise alors un individu qu’il n’avait encore jamais vu dans le quartier, un jeune homme noir, très beau, en train de peindre méticuleusement la porte d’un immeuble. Il se demande aujourd’hui si cette personne a vraiment existé.
Ce dernier souvenir vient je crois illustrer ce qui m’a le plus fasciné chez Dennis Adams : une disponibilité extraordinaire vis à vis du monde, des autres, des évènements. Une capacité remarquable d’attention et d’observation. Un décalage perpétuel aussi. Un talent, sinon un état d’esprit, qui lui permet sans doute de s’exprimer comme il le fait et de créer.
Tout cela m’inspire, évidemment.
Nous avons rendez-vous à Manhattan fin août.

Ci-joint dans la rubrique Voyages et Tournages, un lien sur les photos du tournage de "Spill".
Grâce à Joan, un de mes assistants sur les tournages, dès le lendemain j’ai eu l’occasion de faire une rencontre déterminante et de m’engager sur un projet hors du commun, à des années lumière d’une série policière pour TF1.
La ville de Bordeaux vient de lancer un évènement de taille, une biennale de création urbaine, Evento, dont la première édition a lieu cet automne. Selon le site "Bordeaux Info", la manifestation s’inscrit principalement dans l’espace public et se fonde sur l’idée de mobilité urbaine et de rencontre entre les communautés locales et les artistes invités.
L’un des artistes participant à Evento est Dennis Adams. Il y a quelques jours Joan est contacté par la biennale, il dirige une petite structure de production à Bordeaux et il doit assurer la production exécutive de "Spill", le film que prépare M. Adams; une oeuvre très originale, un mélange entre la performance de rue et le film expérimental. La diffusion aura lieu sur toute la durée d'Evento.
Joan me demande d'être l’assistant de Dennis pendant la semaine prévue pour la réalisation du film. Deux jours de repérages et trois jours de tournage doivent être organisés.
Dennis Adams est, selon ce que je trouve à ce moment-là sur Internet, «un artiste mondialement reconnu pour ses interventions dans l’espace public et des installations réalisées pour des musées, qui traitent des processus de la mémoire collective et du contrôle social dans la conception et l’utilisation de l’architecture et de l’espace urbain». Il est représenté par des galeries à travers le monde.
Il est aussi photographe, et il vit à New York.
Dimanche dernier je rencontre donc Dennis pour la première fois. Il a 60 ans, son apparence et son allure sont plutôt insolites, quasi intemporelles, j’ai l’impression qu’il sort lui même tout droit d’un film. Il est très chaleureux, drôle, accessible, et je sens qu’il tient à m’engager dans son projet; il n’a jamais fait de film auparavant, il pose toutes sortes de questions sur le dispositif technique, sur le montage, etc… Il sera toujours très attentif à l’avis de ses interlocuteurs pendant la réalisation de son film.
"Spill" met en scène Dennis dans les rues de Bordeaux, habillé d’un costume de lin blanc, avec chapeau blanc et chaussures blanches, marchant très lentement pour ne pas renverser le verre de vin rouge plein à ras bord qu’il tient à la main. Une caméra est accrochée à son corps, dirigée vers le sol elle filme en gros plan le verre de vin. Le cadre capte également sa lente marche, les différentes matières des sols, les pieds des passants. Une deuxième caméra est prévue pour des plans larges, une voix off viendra se faire l’écho du monologue intérieur du marcheur. Un marcheur largement documenté sur l’histoire contrastée de la ville. «Spill», ça veut dire à la fois renverser et divulguer.
Si j’ai voulu écrire au sujet de cette rencontre c’est aussi en raison de tout ce que m’a raconté Dennis sur sa vie. En quelques anecdotes il m’a fait part d’un parcours pour le moins singulier, et son trajet témoigne aussi d’une partie de l’histoire américaine.
Il est né en 1948 à Des Moines, dans l’Iowa. Ses parents viennent de s’installer à nouveau dans la région, après un séjour de quelques années à Chicago, où son père est devenu un gangster.
Dennis m’a très souvent parlé de son père, comme on parle d’un personnage de fiction; un homme qu’il n’a pas beaucoup vu, occupé par ses brigandages, les femmes et l’alcool. J’ai eu l’impression parfois que Dennis me parlait comme lui parlait sans doute son père, de façon bruyante, avec beaucoup d’excitation. L’homme devait être assez fascinant. Dennis avait 27 ans quand il est mort.
Dennis nous a notamment raconté à Joan et moi un épisode formidable. Un beau jour le père contacte son fils pour qu’il vienne à l’enterrement de sa cinquième femme. La cérémonie doit avoir lieu dans une petite ville de l’Iowa. Dennis ne se rappelle pas s’il y a un prêtre ou non dans l’église mais se souvient que le cadavre de la femme est extrait du cercueil, passé de bras en bras, pour être embrassé par tout le monde. Et c'est ensuite une course folle à travers l’Iowa. Dennis se voit confier une voiture alors qu’il ne sait pas conduire. Il doit suivre un cortège roulant à toute allure sur des routes poussiéreuses. Des bouteilles vides de whisky sont régulièrement larguées des voitures qui le précèdent, elles viennent s’écraser sur sa carrosserie, alors qu’il tente tant bien que mal de suivre cette petite troupe déchaînée. Tout le monde s’arrête devant un «diner» au bord de la route. Dennis doit passer derrière le bar pour servir la bande. La troupe repart ensuite, totalement ivre, cette fois Dennis n’arrive plus à suivre, et il retourne chez sa mère.
Je suis passé par l’Iowa en 2007 lors de ma traversée des Etats-Unis en voiture, et cette histoire résonne, avec les paysages que j'ai vu, avec de nombreux films aussi.
Quand Dennis est passé chez moi au cours de la semaine, il s’est figé devant l’affiche de «Bonnie and Clyde», accrochée dans le salon. Faye Dunaway, que j'avais rencontré sur le tournage de «Jeanne d’Arc», avait signé devant moi cette édition originale achetée des années auparavant. Devant l’image sous-verre, Dennis me raconte d’emblée que sa mère avait croisé Bonnie et Clyde, les vrais, elle habitait tout près de la station-service qu’ils utilisaient pour faire le plein.
Je n’en reviens toujours pas, que la fiction puisse ainsi se mélanger à la réalité.
A 19 ans, Dennis arrive à New York avec, me dit-il, 25 dollars en poche. Il dort pendant trois semaines dans une grosse boîte en carton, à Central Park. N’en pouvant plus, il finit par sonner chez un homme rencontré des mois plus tôt, en Iowa. L'homme avait remarqué ses talents d’artistes; depuis tout jeune Dennis dessine, peint, prend des photos, fabrique des choses. L’homme, apparemment fortuné, l’héberge pendant trois ans. Dennis fait notamment le coursier.
Son premier travail remarqué est la construction d’abris de bus temporaires, ils sont commandés et installés un peu partout à Manhattan. Il ne m’en a pas dit plus. Après c’est une autre histoire, le menant jusqu'à Bordeaux, pour ce projet, "Spill".
Une autre anecdote, plus récente.
Nous sommes en 1989, à Paris. Dennis participe à une manifestation culturelle à La Défense. L’entourage de Mitterrand l’informe que ce dernier souhaite le rencontrer. Un rendez-vous est pris, Dennis doit attendre dans un restaurant. Au bout d’une heure, on vient le voir pour lui annoncer "pour des raisons de sécurité, le rendez-vous est annulé", et on l’invite à profiter de la table. Dennis se met à manger et à boire. Mais finalement, le personnel de la présidence revient, et Dennis, un peu saoul, doit se rendre sur le champs dans un salon où le Président l’attend. Dennis se retrouve ainsi pendant vingt minutes seul avec Mitterrand. Les gardes du corps sont sortis, et il se rend compte qu’il n’a pas été fouillé. Il est en présence du Président de la France, et lui vient subitement à la conscience qu’il est en position de pouvoir l'assassiner. Il parle de cet évènement comme un moment ahurissant, où a surgit un fantasme, encore incompréhensible, dit-il, aujourd’hui.
Enfin, j’ai interrogé Dennis sur le 11 septembre, puisqu’il habite à Tribeca, un quartier de Manhattan situé juste au-dessus de celui de l’ancien World Trade Center. Il était dans son appartement au moment des impacts. Il retient deux images de ce jour si singulier.
La première, c’est la fin de l’après-midi, le silence règne, il y a encore énormément de fumée plus au sud, et des particules de cendres continuent de tomber. Il est sur une terrasse au-dessus de son immeuble. Il aperçoit tout à coup, et ça le pétrifie, un homme qui prend un bain de soleil sur une chaise longue, sur une terrasse voisine. L’homme tient un miroir sur son torse afin que les rayons du soleil se réfléchissent sur son visage.
Un peu plus tard, il descend dans la rue, totalement vide, presque tous les habitants ont quitté le quartier. Il se rend chez un épicier coréen pour acheter un peu à manger, car il a décidé avec sa femme de rester chez lui. Au détour d’une rue, il croise alors un individu qu’il n’avait encore jamais vu dans le quartier, un jeune homme noir, très beau, en train de peindre méticuleusement la porte d’un immeuble. Il se demande aujourd’hui si cette personne a vraiment existé.
Ce dernier souvenir vient je crois illustrer ce qui m’a le plus fasciné chez Dennis Adams : une disponibilité extraordinaire vis à vis du monde, des autres, des évènements. Une capacité remarquable d’attention et d’observation. Un décalage perpétuel aussi. Un talent, sinon un état d’esprit, qui lui permet sans doute de s’exprimer comme il le fait et de créer.
Tout cela m’inspire, évidemment.
Nous avons rendez-vous à Manhattan fin août.
Ci-joint dans la rubrique Voyages et Tournages, un lien sur les photos du tournage de "Spill".
vendredi 17 juillet 2009
mardi 7 juillet 2009
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